2026-11-03 21:31:42

Les enfants en situation de rue au Togo : comprendre pour mieux agir

Ils sont là, sous nos yeux, mais leurs histoires restent souvent invisibles. Au Togo, des milliers d’enfants vivent dans la rue, exposés à des violences et à des ruptures qui n’ont rien d’un choix. Derrière cette réalité, une question demeure : que savons-nous vraiment de leur parcours, et que sommes-nous prêts à faire pour le changer ?


Les enfants en situation de rue au Togo : comprendre pour mieux agir

Les enfants en situation de rue au Togo : comprendre pour mieux agir

Il est vingt-deux heures sur le boulevard du 13 Janvier, à Lomé. Un groupe d'enfants s'installe pour la nuit sur un bout de trottoir, un carton plié en guise de matelas. Le plus jeune n'a pas dix ans. Autour d'eux, la ville continue de vivre : klaxons, dernières échoppes qui ferment, passants pressés de rentrer chez eux. Personne ne s'arrête. Pour beaucoup, ces enfants sont devenus un élément ordinaire du paysage urbain. Pourtant, leur présence révèle une réalité préoccupante qui interpelle notre société : celle des enfants en situation de rue, privés de la protection, de l'encadrement et des perspectives auxquels chaque enfant a droit. Comprendre l'ampleur de ce phénomène, ses causes et les réponses qu'il appelle est indispensable pour dépasser les préjugés et agir efficacement.

L'ampleur d'un phénomène encore sous-estimé

Enfant en situation de rue au TOGO

L'expression « enfant en situation de rue » désigne les enfants qui vivent, travaillent ou passent une grande partie de leur temps dans la rue, de manière permanente ou intermittente, avec ou sans maintien de liens avec leur famille. Tous ne dorment pas nécessairement dehors chaque nuit, mais tous partagent une même réalité : la rue est devenue leur principal espace de vie, de survie ou de socialisation. Cette précision est importante, car derrière une même appellation se cachent des parcours, des vulnérabilités et des besoins très différents. Les estimations varient selon les sources et les années, mais toutes révèlent l'ampleur du phénomène. Une analyse conjointe du gouvernement togolais et de l'UNICEF avait recensé 5 594 enfants en situation de rue à l'échelle du pays, dont près de la moitié à Lomé. L'ONG MAREM, qui intervient quotidiennement dans la capitale, évoque pour sa part plus de 2 500 enfants identifiés à Lomé. D'autres estimations de l'UNICEF situent le nombre d'enfants en situation de rue à environ 7 000 sur l'ensemble du territoire national. Un autre aspect, encore trop peu documenté, mérite une attention particulière : la féminisation du phénomène. Entre octobre et décembre 2024, Hälsa International Togo a identifié à Lomé plus de 350 jeunes filles âgées de 14 à 22 ans vivant dans la rue. Beaucoup sont déjà mères, sans accès régulier aux soins, à une protection sociale ou à un accompagnement adapté. Ces adolescentes élèvent parfois leurs nourrissons sur les trottoirs, une réalité largement absente des statistiques officielles.

Derrière chaque enfant de la rue, une histoire.

Les éducateurs de rue le constatent quotidiennement : rares sont les enfants qui choisissent volontairement la rue. Les parcours se ressemblent souvent. Selon MAREM, beaucoup quittent leur foyer à la suite de conflits familiaux, du remariage d'un parent, d'un deuil ou de violences physiques et psychologiques. Dans plusieurs régions de l'intérieur du pays, un autre phénomène demeure particulièrement préoccupant : celui des enfants accusés de sorcellerie. Victimes de croyances profondément ancrées, certains sont rejetés par leur propre famille, exclus de leur communauté ou abandonnés après avoir été désignés comme responsables de malheurs familiaux. Cette stigmatisation les pousse parfois vers l'exil et les conduit à rejoindre les rues des grandes villes.

Une fois livrés à eux-mêmes, ces enfants survivent grâce à la mendicité, à de petits travaux informels ou à la récupération de matériaux dans les décharges. La plupart sont déscolarisés. Exposés en permanence à la violence et à l'exploitation, certains finissent également par tomber dans la consommation de psychotropes ou d'autres substances addictives, souvent utilisées comme moyen d'échapper à la faim, au froid ou aux traumatismes. D'autres sont recrutés par des groupes ou des réseaux qui les exposent à la délinquance, à l'exploitation économique ou sexuelle, voire à diverses formes de criminalité. La rue devient alors un espace où les risques se multiplient et où chaque jour passé complique davantage toute perspective de réinsertion.

Cette réalité nous oblige à changer notre regard. La rue n'est presque jamais le point de départ d'un choix de vie ; elle est l'aboutissement d'une succession de ruptures, de violences et d'abandons. Réduire ces enfants à des délinquants ou à des jeunes sans avenir revient à nier leur histoire. Tant qu'ils seront perçus comme une menace plutôt que comme des enfants en danger, les efforts de protection resteront limités.

Des initiatives qui redonnent espoir malgré des moyens limités

Le Togo dispose d'un cadre juridique important avec le Code de l'enfant adopté en 2007 et la ratification de la Convention relative aux droits de l'enfant. Sur le terrain, plusieurs organisations œuvrent quotidiennement pour prévenir l'exclusion, protéger les enfants et favoriser leur réinsertion.

À Lomé, MAREM (Mouvement d'Action pour la Réinsertion des Enfants Marginalisés) accompagne chaque année près de 800 enfants grâce à des maraudes, une cabine d'écoute au centre-ville et le centre de transit EMERA, qui peut accueillir jusqu'à dix-huit enfants en réinsertion scolaire ou professionnelle. Hälsa International Togo concentre quant à elle son action sur les jeunes filles en situation de rue et les mères adolescentes.

Au-delà de la capitale, d'autres acteurs jouent également un rôle déterminant. Plan International Togo développe des programmes de protection de l'enfance et de maintien des enfants dans leur environnement familial. SOS Villages d'Enfants Togo accompagne les enfants privés de soutien parental à travers plusieurs localités du pays. Les services de l'Action sociale, présents dans les différentes régions du pays, ainsi que plusieurs associations communautaires, participent également à la prise en charge et à la réinsertion des enfants vulnérables.

Malgré leur engagement, ces structures font face à des ressources humaines, matérielles et financières limitées au regard de l'ampleur des besoins. Chaque soutien supplémentaire peut ainsi permettre d'accompagner davantage d'enfants vers une vie plus stable.

L'urgence d'un engagement collectif 

Agir ne signifie pas attendre une politique publique parfaite. Chacun peut contribuer à son échelle. Cela peut consister à signaler un enfant en détresse aux services sociaux compétents ou à des organisations telles que MAREM, SOS Villages d'Enfants Togo ou d'autres structures spécialisées, plutôt que de détourner le regard. Cela peut aussi passer par un soutien, même modeste, aux centres d'accueil qui manquent de ressources. Agir, c'est enfin refuser les préjugés et apprendre à nos enfants que ceux qui vivent dans la rue ne sont pas différents d'eux : ils sont avant tout des enfants dont les droits ont été fragilisés.

Les enfants en situation de rue ne peuvent pas continuer à être une réalité que l'on contourne sans y répondre. Il est temps que les décideurs publics, les collectivités territoriales, les partenaires techniques et financiers, les organisations de la société civile et les communautés renforcent leurs efforts pour prévenir les ruptures familiales, améliorer les mécanismes de protection de l'enfance et soutenir durablement les structures qui œuvrent sur le terrain. Investir dans ces enfants, ce n'est pas seulement répondre à une urgence sociale ; c'est préserver le capital humain du pays et construire une société plus juste. Car aucun enfant ne devrait grandir dans la rue faute d'avoir trouvé, à temps, une main tendue. La dignité n'a pas d'adresse, mais elle exige une responsabilité collective et des décisions courageuses.

Auteur

Par Isney Bariko Isney

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